23e Dimanche B

2ième lecture : Jacques 2/1-5

1 Mes frères, dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes.
2 Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or, et un pauvre au vêtement sale.
3 Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant et vous lui dites : « Assieds-toi ici, en bonne place » ; et vous dites au pauvre : « Toi, reste là debout », ou bien : « Assieds-toi au bas de mon marchepied ».
4 Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger selon de faux critères ?
5 Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?
6 Mais vous, vous avez privé le pauvre de sa dignité. Or n’est-ce pas les riches qui vous oppriment, et vous traînent devant les tribunaux ?
7 Ce sont eux qui blasphèment le beau nom du Seigneur qui a été invoqué sur vous.
8 Certes, si vous accomplissez la loi du Royaume selon l’Écriture : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien.
9 Mais si vous montrez de la partialité envers les personnes, vous commettez un péché, et cette loi vous convainc de transgression.
10 En effet, si quelqu’un observe intégralement la loi, sauf en un seul point sur lequel il trébuche, le voilà coupable par rapport à l’ensemble.
11 En effet, si Dieu a dit : Tu ne commettras pas d’adultère, il a dit aussi : Tu ne commettras pas de meurtre. Donc, si tu ne commets pas d’adultère mais si tu commets un meurtre, te voilà transgresseur de la loi.
12 Parlez et agissez comme des gens qui vont être jugés par une loi de liberté. 13 Car le jugement est sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde, mais la miséricorde l’emporte sur le jugement.

A propos de cette lecture :

Il serait dommage de se priver des versets qui font suite à la péricope de ce dimanche. Les versets 7-12 affirment qu’en vivant l’Évangile on ne devient pas esclave ; ils sont un appel à vivre pleinement dans la liberté en observant entièrement la Loi.
Contrairement à l’auteur des Actes des Apôtres, pour qui les croyants n’étaient qu’un cœur et qu’une âme et mettaient tout en commun, Jacques brosse un tableau moins idyllique et certainement plus réaliste de la première communauté.

La situation évoquée pose non seulement un problème de relation riches-pauvres mais un problème de foi, comme Jacques le dit clairement au v.1 : partialité et foi ne font pas bon ménage dans la communauté chrétienne. C’est sous l’angle de la foi qu’il envisage de poser un regard sur l’homme, sur tout homme quelqu’il soit. Simone Weil dans « L’enracinement » écrit : « La même quantité de respect et d’égard est due à tout être humain, parce que le respect dû à l’être humain comme tel n’a pas de degré »

Les premières communautés chrétiennes étaient composées de personnes issues de milieux pauvres et défavorisés, de ce fait pas nécessairement appréciées de l’opinion publique. Il arrivait cependant qu’il y ait dans leur sein l’une ou l’autre personne issue d’un milieu plus aisé.
C’est ce problème général à l’ensemble de la société de son temps, et qui est toujours actuel, que Jacques aborde : celui des classes sociales et des divisions riches-pauvres. Celles-ci sont fortement soutenues, accentuées par des barrières, des situations d’oppression telle que l’esclavage. Il faut reconnaître que face à ce cela l’Église ne s’est pas toujours positionnée dans l’Esprit et en fidélité à son fondateur, le Christ.

Jacques craint que ce type de société ne soit reproduit au sein de la communauté des fidèles. A la suite du Christ, il redit qu’un tel type de relations ne doit pas et ne peut pas exister. En cela, il est ferme comme le Christ le fut. Il sait que la moindre parcelle de pouvoir, en l’absence de discernement et de foi, est dangereuse et contraire à l’Esprit du Christ et de son Évangile et peut détruire l’esprit d’une communauté. Il est concret et prend un exemple pour faire entrer ses auditeurs dans la scène, « supposons », afin de les inviter à juger Naturellement on privilégiera celui qui a belle apparence, un bel habit, un anneau d’or, espérant secrètement la considération de celui-ci ; alors qu’on n’a rien à espérer du pauvre qui entre et qu’on risque de négliger ou même de laisser pour compte. Jacques revoit la scène, la décrit à la lumière de l’Évangile et nous interroge sur nos propres « ouvertures ».
Il y a, c’est clair au regard de l’Évangile, une nette incohérence entre les deux attitudes. La foi, l’Évangile ne supporte pas de telles considérations de personnes. En Lc 4,18-21, Jésus cite le prophète : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur. Il replia le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous dans la synagogue tenaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : "Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture."
Jésus rappelle qu’il vient annoncer l’Évangile aux pauvres, proclamer aux captifs la liberté, aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés. Jacques ne fait rien d’autre que dire que ce changement est proche et déjà commencé : « aujourd’hui » s’accomplit cette annonce du Christ.
« La puissance d’amour apparue dans le Christ a opéré une véritable transformation des valeurs et donc des relations personnelles et sociales. Jacques voit cet ordre fondamental mis en question dans les communautés opprimées de la diaspora judéo-chrétienne. » Il interroge : pourquoi dans nos communautés continuons-nous à appliquer le même comportement que celui de la société ? « Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres pour les rendre riches ?… » v.5 Ce choix trouve un écho en 1 Co. 1 : « 27 Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; 28 ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est, 29 afin qu’aucune chair n’aille se glorifier devant Dieu. »

Le problème est bien réel et le reste encore de nos jours. Il relève d’un regard de foi sur l’homme, tout homme. Ne jugeons-nous pas souvent ceux qui nous entourent sur leur avoir, leur appartenance à telle classe sociale ? L’auteur nous rappelle que surtout dans la vie sociale, la pauvreté ne provoque pas toujours une réaction de solidarité. Les nantis se sentent menacés dans leur avoir par la présence de pauvres avec lesquels il faudrait partager. Les premiers se renferment sur leurs privilèges, les seconds sur leurs soucis ; ce qui risque finalement de faire de tous, aussi bien les riches que les pauvres, des êtres d’abord préoccupés de leur avoir. Chacun devient prisonnier de son appartenance à une classe définie par le niveau de sa richesse, qu’elle soit matérielle ou culturelle. De plus, nous jugeons autrui d’après son avoir, comme si l’avoir était le critère premier de la valeur personnelle. C’est peut-être là que résident aujourd’hui encore les barrières les plus infranchissables entre les humains. N’est-ce pas cette peur qui nous habite en ce moment où l’Europe est envahie par les dizaines de milliers de personnes qui fuient les violences et la guerre dans leur pays ? Quelle serait la réaction du Christ ? Pourquoi cette peur ?
« Ne mêlez pas de considérations de personne à la foi », écrit Jacques. « Noblesse oblige » dit-on ! Notre unique noblesse de croyant n’est-elle pas constituée par notre baptême ? Cette noblesse-là oblige ! La dignité d’enfant d’un même Père aurait-elle si peu de prix qu’on aille sans rougir rechercher la faveur des gens riches et considérés ?
« Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres… ? » Dieu a renversé l’échelle des valeurs de ce monde. Le Christ en son incarnation en est comme l’acte fondateur : celui qui est Éternité entre dans le temps, celui qui est riche se fait pauvre.
Le critère décisif du choix de Dieu, c’est l’amour. L’amour gratuit qui va jusqu’au plus petit, au plus lointain. C’est la gratuité de notre amour à l’égard de celles et ceux qui ne peuvent rien nous donner en échange qui montre si nous aimons réellement selon le cœur de Dieu.
Otto Knoch écrit dans ’ Assemblées du Seigneur ’ : « L’un des péchés qui pèsent sur l’Eglise, c’est d’avoir toujours prêché la béatitude du pauvre, tout en se rangeant dans son histoire aux côtés des riches et des puissants, aux dépends des pauvres, des ignorants et des déshérités. Pendant des siècles, riches et nobles ont pris « à ferme » les postes élevés dans l’Église. Pendant des siècles, les papes ont rivalisé de faste et de luxe avec les rois. C’est contre l’Église elle-même que la révolution française a dû imposer l’égalité et la fraternité. » C’est contre ce genre de déviation que s’insurge notre texte. « Ne mêlez pas la foi à des considérations de personne ».
L’Église est interpellée aujourd’hui, elle est appelée à donner un témoignage, à commencer dans les communautés chrétiennes où la relation fraternelle ne fait plus acception de personne. Cela reste un défi dans un monde où les relations sociales vécues dans un climat de tension et d’opposition risquent d’être transportées inconsciemment au sein des communautés chrétiennes voire religieuses.
Si c’était un frein pour les premières communautés il le reste encore pour nous aujourd’hui : même si les conditions ont changé les mentalités n’ont que très peu évolué dans ce domaine, voire régressé.
Voir toute personne sous le regard de la foi, sous le regard de Dieu : chacune est différente et embrassée par le même regard d’amour de Dieu.
C’est à ce même regard d’amour que nous sommes appelés à avoir pour tout homme.
Terminons par un proverbe rukmène : « quand le riche travaille on l’appelle actif ; quand il ne travaille pas on l’appelle modeste ; quand il parle on l’appelle éloquent, quand il ne parle pas on l’appelle bien élevé. Quand le pauvre travaille on l’appelle incapable, quand il ne travaille pas on l’appelle paresseux, quand il parle on l’appelle bavard, quand il ne parle pas on l’appelle muet »

P.S
Où en sommes-nous depuis le dernier Concile où l’Eglise fut appelée « servante et pauvre » ? Comme l’annonçait un commentaire du texte : "Le monde de demain sera fraternel ou il ne sera pas ! ».
L’Abbé Pierre, convoqué un jour à Paris pour recevoir une haute distinction honorifique, accepta à condition de pouvoir y prendre la parole. Ce lui fut accordé contrairement aux statuts qui ne prévoyaient pas de prise de parole de la part du récipiendaire. En présence de l’assemblée, il remercia par cette parole brûlante comme l’Évangile : « Si vous aviez accompli pleinement vos obligations, je ne serais jamais venu ici » !

 

Saint Bernard,

 
 

 

 

 
 
 

 

 
 

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